L’érosion de la biodiversité est aujourd’hui reconnue par la communauté scientifique internationale comme l’une des crises environnementales majeures du XXIᵉ siècle. Près d’un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction. Parmi les 5 principaux moteurs identifiés : destruction des habitats, surexploitation des ressources, changement climatique, pollutions et espèces exotiques envahissantes (EEE).

Elles constituent la 1ère cause d’extinction des espèces dans les îles.

Les espèces exotiques envahissantes sont définies comme des espèces animales, végétales ou microbiennes introduites, volontairement ou accidentellement, hors de leur aire de répartition naturelle et dont la prolifération entraîne des impacts écologiques, économiques ou sanitaires négatifs. Leur expansion est étroitement liée à la mondialisation des échanges, au transport maritime, au commerce des plantes ornementales et aux mobilités humaines. D’après l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN, 2023), elles constituent la première cause d’extinction des espèces dans les îles et la deuxième à l’échelle mondiale, après la destruction des habitats.

En Europe, plus de 12 000 espèces non indigènes ont été recensées, dont environ 10% présentent un caractère envahissant. En France, la Stratégie nationale relative aux EEE (2022-2030) vise à prévenir les introductions, détecter précocement les foyers, limiter les impacts et restaurer les milieux. Cette stratégie mobilise une large diversité d’acteurs : services de l’État, collectivités, chercheurs, associations naturalistes… mais aussi les chasseurs.

Les EEE : définitions, origines et modes d’expansion

1. De l’introduction à l’invasion

Sur 100 espèces introduites, 10 s’établissent durablement et 1 devient réellement envahissante.

Toutes les espèces introduites ne deviennent pas envahissantes. L’écologue Mark Williamson (1996) propose le principe des « dix pour cent ». Sur 100 espèces introduites, 10 s’établissent durablement, et 1 devient réellement envahissante. Cette dynamique dépend de plusieurs facteurs : capacité d’adaptation, absence de prédateurs, similarité des habitats et disponibilité des ressources alimentaires.

Une espèce exotique désigne toute espèce présente en dehors de son aire d’origine par l’action humaine. Lorsqu’elle se reproduit et se disperse de manière autonome, on parle d’espèce naturalisée ; lorsqu’elle provoque des impacts mesurables sur la biodiversité ou l’économie, elle est qualifiée d’envahissante.

2. Les voies d’introduction

Les introductions peuvent être volontaires (introductions cynégétiques, horticoles, aquacoles) ou accidentelles (transport de semences, ballast des navires, animaux de compagnie relâchés, etc.). Le développement du commerce mondial a multiplié les occasions de transfert biologique :

  • Les plantes ornementales comme la jussie ou la renouée du Japon ont été introduites pour leurs qualités esthétiques avant d’envahir les milieux humides.
  • Les mammifères et oiseaux comme  le rat musqué (Ondatra zibethicus) et le ragondin (Myocastor coypus) ont été importés d’Amérique du Sud pour la pelleterie avant de coloniser massivement les zones humides françaises.
  • Les voies de transport (conteneurs, avions, véhicules) constituent des vecteurs passifs pour de nombreux invertébrés et agents pathogènes.

3. Les dynamiques d’expansion

Une fois introduite, l’espèce traverse plusieurs phases :

  • Latence, durant laquelle elle s’installe discrètement ;
  • Expansion, marquée par une croissance démographique rapide ;
  • Stabilisation ou déclin, lorsque les ressources se raréfient ou que des mesures de contrôle sont mises en œuvre.

Ces processus sont amplifiés par les changements climatiques qui modifient les conditions de température, de pluviométrie et de phénologie des espèces. Ainsi, le moustique tigre (Aedes albopictus), originaire d’Asie du Sud-Est, progresse désormais jusqu’en Île-de-France et dans le Jura.

Les impacts écologiques, économiques et sanitaires sur la biodiversité

Les EEE sont responsables de 60% des extinctions d’espèces connues depuis le 17ᵉ siècle.

1. Des perturbations profondes des écosystèmes

Les EEE constituent l’un des principaux moteurs de l’homogénéisation biologique à l’échelle planétaire. Elles modifient les équilibres alimentaire, concurrencent les espèces autochtones et altèrent le fonctionnement des écosystèmes. Les plantes invasives comme la renouée du Japon (Fallopia japonica) ou la jussie (Ludwigia grandiflora) forment des peuplements denses qui étouffent la végétation locale, réduisent la lumière disponible et perturbent la régénération forestière ou aquatique.

Chez les animaux, les mécanismes d’impact sont multiples :

  • Compétition pour les ressources (par exemple, la perruche à collier entre en compétition avec les oiseaux cavernicoles comme les étourneaux) ;
  • Prédation directe (le vison d’Amérique exerce une forte pression sur les populations de rats d’eau, d’amphibiens et d’oiseaux d’eau) ;
  • Hybridation avec des espèces locales ;
  • Transmission de pathogènes (la grenouille taureau véhicule le chytride, champignon mortel pour les amphibiens européens).

Selon un rapport de l’UICN (2023), les EEE sont responsables de 60% des extinctions d’espèces connues depuis le 17ᵉ siècle.

Les pertes économiques mondiales causées par les EEE sont estimés à 423 milliards de dollars par an.

2. Conséquences économiques et sociales

Les coûts liés aux invasions biologiques sont considérables. Une synthèse internationale estime à 423 milliards de dollars par an les pertes économiques mondiales causées par les EEE : dégâts aux cultures, obstruction des cours d’eau, perte de productivité forestière, etc. En France, les dommages dus au ragondin et au rat musqué dépassent 30 millions d’euros par an, principalement en raison de la dégradation des digues, des berges et des réseaux hydrauliques.

Les EEE posent également des enjeux sanitaires : le moustique tigre est vecteur du chikungunya et de la dengue ; le rat musqué et le ragondin peuvent transmettre la leptospirose.

3. Des impacts culturels et paysagers

Au-delà des chiffres, les EEE altèrent les paysages  et les identités écologiques locales. Les prairies humides colonisées par la jussie ou les berges couvertes de renouée voient disparaître les mosaïques végétales caractéristiques des terroirs. Ces modifications du paysage affectent la chasse, la pêche, l’agriculture et l’écotourisme, en réduisant la diversité fonctionnelle des milieux.

Stratégies de gestion et rôle des chasseurs dans la lutte contre les invasions biologiques

1. Cadre européen et national

L’Union européenne a adopté le règlement (UE) 1143/2014 sur la prévention et la gestion de l’introduction et de la propagation des EEE, qui impose à chaque État membre :

  • d’identifier les espèces préoccupantes ;
  • d’établir des systèmes de surveillance ;
  • de mettre en œuvre des plans d’action de gestion ;
  • et de restaurer les écosystèmes dégradés.

En France, ce cadre se décline dans la Stratégie nationale relative aux EEE (2022-2030) pilotée par le ministère de la Transition écologique, l’Office français de la biodiversité (OFB) et le Comité français de l’UICN. Elle s’appuie sur une approche hiérarchisée : prévenir, détecter, intervenir, restaurer. Les fédérations des chasseurs participent à ce dispositif à travers leurs missions de terrain, financées en partie par l’écocontribution, mécanisme instauré par la loi de juillet 2019.

2. La contribution des chasseurs à la veille écologique

Présents quotidiennement sur les territoires, les chasseurs jouent un rôle unique de vigie environnementale. Leur connaissance fine des milieux permet de détecter précocement l’apparition d’espèces non indigènes et d’alerter les autorités. Plusieurs initiatives illustrent cette contribution. Dans le cadre des projets financés par l’écocontribution validés par l’OFB, par exemple, sont réalisées des opérations de piégeage du ragondin dans les marais de l’Ouest, de régulation du vison d’Amérique en Charente-Maritime, ou de restauration de roselières après élimination du rat musqué dans la Dombes.

Ces interventions, strictement encadrées par la réglementation et les préfets, s’inscrivent dans une logique de gestion adaptative.

3. Les actions de régulation cynégétique

La régulation des EEE animales constitue un axe historique de l’action cynégétique. Les chasseurs, souvent en partenariat avec les syndicats de rivière, les collectivités ou les agences de l’eau, assurent la captation, le piégeage ou le tir sélectif de plusieurs espèces nuisibles :

  • Ragondin (Myocastor coypus) : introduit au XIXᵉ siècle, il creuse des terriers dans les digues et véhicule la leptospirose. Sa régulation est assurée par des milliers de chasseurs et piégeurs bénévoles, représentant plusieurs millions d’animaux prélevés chaque année.
  • Rat musqué (Ondatra zibethicus) : originaire d’Amérique du Nord, il déstabilise les berges et concurrence la faune aquatique locale.
  • Bernache du Canada (Branta canadensis) : cette oie nord-américaine s’est naturalisée et menace certaines colonies d’oiseaux nicheurs. Des prélèvements encadrés sont menés pour maintenir des effectifs compatibles avec la conservation.
  • Ouette d’Égypte (Alopochen aegyptiaca) : en forte expansion, elle entre en compétition avec les canards indigènes.

Ces interventions, strictement encadrées par la réglementation et les préfets, s’inscrivent dans une logique de gestion adaptative : elles visent non pas l’éradication systématique, mais la stabilisation des populations à un niveau écologiquement soutenable.

4. Les actions complémentaires : sensibilisation et restauration

Au-delà des prélèvements, les chasseurs s’impliquent dans des actions de sensibilisation et de restauration :

  • Participation à des programmes de restauration de zones humides dégradées par les EEE, comme dans le cadre du dispositif Ekosentia, qui recrée des continuités écologiques favorables aux espèces autochtones ;
  • Contribution à des formations techniques sur le piégeage sélectif et la biosécurité, en lien avec les fédérations départementales.

En ce sens, la mobilisation cynégétique rejoint les objectifs du plan national : maintenir la biodiversité en agissant au plus près du terrain, dans une logique d’intérêt général.

Les chasseurs français occupent une position singulière et stratégique.

5. Les limites et perspectives de la gestion actuelle

Malgré ces efforts, la lutte contre les EEE demeure un défi structurel. La dispersion rapide des espèces et la difficulté d’intervenir sur de vastes territoires rendent les opérations coûteuses et parfois inefficaces à long terme. La coordination entre acteurs doit être renforcée, tout comme la sensibilisation du grand public.

Les espèces exotiques envahissantes illustrent la complexité des interactions entre mondialisation, écologie et gouvernance environnementale. Leur gestion requiert une vision globale combinant prévention, détection rapide, intervention ciblée et restauration des milieux. Au-delà de la seule sphère scientifique, elles interrogent notre rapport à la nature et notre capacité à gérer collectivement les conséquences de nos échanges planétaires.

Dans cette lutte, les chasseurs français occupent une position singulière et stratégique. Acteurs de terrain enracinés dans les territoires ruraux, ils concilient observation naturaliste, régulation raisonnée et restauration écologique. Leurs actions traduisent  écologie pragmatique : piéger les ragondins, surveiller les zones humides, restaurer les haies et les corridors, c’est agir concrètement pour la biodiversité.

À l’heure où la Convention sur la diversité biologique (COP 16, 2024) a fixé l’objectif d’une réduction de 50 % du taux d’introduction des EEE d’ici 2030, la mobilisation de tous les acteurs devient impérative. Les chasseurs, forts de leur connaissance du terrain et de leur réseau de 925 000 pratiquants, constituent un levier collectif incontournable pour atteindre ces objectifs.

Ainsi, la lutte contre les espèces exotiques envahissantes ne se limite pas à une affaire de science ou de réglementation : elle incarne une responsabilité partagée entre citoyens, institutions et acteurs de la nature. Dans ce combat, la chasse française montre qu’elle peut être non seulement un loisir, mais aussi un levier écologique engagée au service du vivant.

Découvrez aussi