L’artificialisation des sols : enjeux écologiques, territoriaux et cynégétiques
En France, malgré une relative stabilisation du rythme d’artificialisation depuis le milieu des années 2010, le phénomène continue d’affecter environ 20 000 à 25 000 hectares de sols par an selon le ministère de la Transition écologique.
Ce processus, défini par la transformation irréversible d’espaces naturels, agricoles ou forestiers en surfaces construites traduit la pression croissante qu’exercent les activités humaines sur les écosystèmes. L’expansion urbaine, les infrastructures de transport, les zones industrielles et commerciales, mais aussi certaines pratiques agricoles, concourent à fragmenter les milieux et à rompre les continuités écologiques nécessaires au maintien des espèces.
Au-delà des aspects écologiques, l’artificialisation interroge aussi les équilibres socio-territoriaux. En modifiant les usages du sol, elle transforme les paysages ruraux, altère la vocation productive des terres agricoles et compromet les services écosystémiques rendus aux sociétés humaines. Or, ces mutations spatiales ont également des répercussions sur les dynamiques de la faune sauvage et sur la gouvernance des espaces naturels, notamment à travers le recul des territoires chassés. L’augmentation des zones périurbaines, industrielles et de loisirs, où la chasse est juridiquement restreinte contribue à la constitution d’enclaves non chassées.
L’artificialisation des sols : définitions, mécanismes et dynamique territoriale
1. Une notion complexe à la croisée de l’écologie et de l’aménagement
Selon le Code de l’environnement (article L.101-2), l’artificialisation se définit comme « l’altération durable de tout ou partie des fonctions écologiques d’un sol ». Cette définition va au-delà de la transformation d’un sol perméable en surface imperméable, empêchant l’eau de pluie de s’y infiltrer et d’alimenter les nappes phréatiques. Elle englobe les transformations entraînant une perte de naturalité, qu’elles soient physiques (bétonnage, remblais), chimiques (pollution, salinisation) ou biologiques (monoculture, suppression des haies). Les sols artificialisés cessent de remplir leurs fonctions essentielles : infiltration de l’eau, stockage du carbone, support de biodiversité, production agricole. Ils deviennent ainsi des surfaces à faible résilience écologique.
L’artificialisation résulte d’un ensemble de processus cumulatifs : urbanisation diffuse, infrastructures de transport, zones commerciales et logistiques, équipements sportifs et de loisirs, lotissements pavillonnaires, etc. Les territoires périurbains, en particulier, concentrent la majorité de cette expansion, souvent sous la forme d’un mitage progressif des espaces ruraux.
2. La dynamique française : entre frein législatif et poursuite des tendances
En France, l’artificialisation représente environ 10% du territoire métropolitain, soit près de 5,5 millions d’hectares. Si le rythme annuel a légèrement ralenti depuis 2010, la croissance des surfaces artificialisées demeure supérieure à celle de la population, traduisant un modèle d’aménagement extensif.
La loi Climat et Résilience (2021) a fixé l’objectif d’une réduction de moitié de la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers d’ici 2030, pour atteindre le « zéro artificialisation nette » (ZAN) en 2050. Cette loi est en cours d’ajustement dans sa mise en œuvre mais cet objectif suppose non seulement de limiter les nouvelles constructions, mais aussi de restaurer des sols dégradés ou désimperméabilisés, afin de compenser les pertes.
Cependant, les contradictions demeurent fortes entre les ambitions écologiques et les besoins économiques et résidentiels des territoires. Les petites communes rurales, souvent peu denses, voient dans la construction un levier de développement local, tandis que les métropoles concentrent les enjeux fonciers. Cette tension se répercute directement sur les milieux naturels, dont la fragmentation s’intensifie.
3. L’artificialisation comme facteur de fragmentation écologique
L’un des effets les plus délétères de l’artificialisation est la fragmentation des habitats. Routes, parkings, zones commerciales ou infrastructures sportives créent des ruptures dans la continuité écologique, empêchant les déplacements des espèces et isolant les populations.
L’Agence européenne pour l’environnement (AEE, 2020), la fragmentation est devenue, en Europe, l’une des principales causes de déclin de la faune terrestre. Les corridors écologiques – linéaires boisés, haies, cours d’eau – sont interrompus, réduisant la capacité des espèces à migrer, se reproduire ou s’adapter au changement climatique.
Cette perte de connectivité touche particulièrement les espèces de grand et moyen gibier (chevreuils, sangliers, lièvres…) qui nécessitent des territoires étendus et diversifiés. Les espaces de chasse, historiquement structurés sur des mosaïques agricoles et forestières, voient ainsi leur cohérence écologique et fonctionnelle se réduire.
Les effets écologiques de l’artificialisation sur la biodiversité
1. Déclin des habitats et homogénéisation des paysages
L’artificialisation engendre une perte nette d’habitats naturels. Chaque hectare de sol artificialisé correspond à autant d’espaces qui cessent d’abriter la faune et la flore. Les prairies, landes, zones humides et boisements sont remplacés par des surfaces peu propices à la vie.
La disparition de la mosaïque paysagère, alternance de champs, haies, bosquets, mares, réduit la diversité des niches écologiques. On assiste à une homogénéisation du territoire, dominée par quelques espèces généralistes (pigeon ramier, renard, corneille noire) au détriment des espèces spécialisées ou inféodées à des milieux particuliers.
Les zones humides constituent un exemple emblématique : leur artificialisation a entraîné la disparition de plus de 60 % d’entre elles en France depuis un siècle. Or, ces milieux hébergent 30% de la biodiversité connue du pays. Leur perte affecte directement la reproduction des amphibiens, la nidification des oiseaux d’eau et la régulation hydrologique des bassins versants.
2. Effets sur les cycles écologiques et les services écosystémiques
Les sols naturels jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat et du cycle de l’eau. Leur imperméabilisation augmente le ruissellement, provoque des inondations et diminue la recharge des nappes phréatiques.
Sur le plan climatique, l’artificialisation réduit la capacité de stockage du carbone : les sols représentent pourtant le deuxième plus grand réservoir de carbone terrestre après les océans. Leur destruction accélère les émissions de CO₂ et aggrave le réchauffement global.
Sur le plan biologique, la disparition des micro habitats (lisières, talus, haies, friches) entraîne une chute de la diversité des pollinisateurs, compromettant la fertilité des écosystèmes agricoles.
3. Les espèces face aux barrières artificielles
Les infrastructures linéaires (routes, voies ferrées, clôtures) constituent de véritables barrières écologiques. Elles entraînent des mortalités directes par collision et limitent les déplacements génétiques. Le concept de « paysage en archipel » décrit cette situation où les populations animales vivent dans des « îlots » isolés, trop petits pour assurer leur viabilité à long terme.
Pour les espèces chassables, ces barrières modifient également les comportements : concentration dans les zones refuges, déséquilibres démographiques, augmentation des dégâts agricoles. Les sangliers, par exemple, exploitent les franges périurbaines et les zones non chassées comme refuges diurnes, accentuant leur surabondance locale et la pression sur les cultures voisines.
L’augmentation des territoires non chassés : une conséquence de l’artificialisation
1. La progression des zones interdites ou inaccessibles à la chasse
La chasse en France repose sur un maillage territorial dense, hérité des droits de propriété et des ACCA (Associations communales de chasse agréées). Or, la montée en puissance de l’urbanisation et des espaces périurbains réduit progressivement la surface réellement chassable.
Autour des agglomérations, la multiplication des zones d’habitation, des infrastructures et des activités de loisirs crée des espaces où la chasse devient légalement impossible (périmètres de sécurité autour des habitations) ou contestée. À cela s’ajoutent des enclaves volontairement exclues du territoire de chasse par leurs propriétaires ou gestionnaires : parcs d’entreprises, lotissements, zones de loisirs, réserves non gérées.
Selon la Fédération nationale des chasseurs (FNC), on estime qu’environ 15 à 20% du territoire national n’est plus accessible à la chasse, une proportion en augmentation continue. Cette situation n’est pas sans conséquence sur les équilibres écologiques, car ces espaces, dépourvus de régulation cynégétique, deviennent des refuges pour la faune.
2. Les effets écologiques des enclaves non chassées
Les zones non chassées ne sont pas nécessairement synonymes de préservation écologique. Dans les espaces artificialisés ou densément fréquentés, la faune subit d’autres pressions : dérangement humain, pollution lumineuse et sonore, fragmentation des habitats.
Cependant, pour certaines espèces opportunistes comme le sanglier, le chevreuil ou le renard, ces zones représentent des refuges de tranquillité où la pression humaine directe (tir, gestion, régulation) est absente. Ces populations peuvent alors croître de manière déséquilibrée, avant de se déplacer vers les zones agricoles et forestières périphériques, générant des conflits d’usage et des dégâts.
Plus les territoires non chassés augmentent, plus la pression sur les territoires chassés s’intensifie, entraînant une complexification de la régulation.
3. Artificialisation et déséquilibre faune-habitats
L’artificialisation modifie les habitats disponibles et les ressources alimentaires. Les friches urbaines, zones de lotissement ou bords de route offrent des ressources alimentaires nouvelles (déchets, vergers, espaces verts) qui favorisent certaines espèces.
Le sanglier illustre encore ce paradoxe : longtemps cantonné aux milieux forestiers, il s’est adapté aux lisières urbaines, profitant de la tranquillité des zones non chassées pour se reproduire. Ce déplacement des populations vers les marges anthropisées contribue à la hausse des collisions routières et à la tension autour des indemnisations de dégâts agricoles.
Ainsi, l’artificialisation agit comme un double levier : elle réduit les habitats naturels pour les espèces sensibles tout en offrant des refuges artificiels pour les espèces les plus adaptables, souvent celles qui posent des problèmes de gestion.
4. Le recul de la chasse comme perte de gestion écologique
Les chasseurs jouent, dans de nombreux territoires, un rôle de gestionnaires de la faune et des habitats. L’entretien des mares, des haies, des bandes enherbées, la régulation des populations, ou encore la participation aux programmes de suivi (indices de reproduction, comptages nocturnes) contribuent au maintien d’une biodiversité ordinaire.
Lorsque les territoires échappent à la chasse, ces actions de gestion disparaissent souvent. L’absence de surveillance et de régulation peut favoriser la fermeture des milieux, la prolifération d’espèces opportunistes, voire la perte de connectivité écologique entre massifs. En d’autres termes, la disparition du maillage cynégétique s’ajoute à la fragmentation induite par l’artificialisation.
Vers une recomposition des territoires : politiques publiques et leviers d’action
1. Le cadre réglementaire du Zéro Artificialisation Nette (ZAN)
L’objectif de ZAN, inscrit dans la loi Climat et Résilience, repose sur une logique de sobriété foncière : limiter la consommation d’espaces naturels et compenser les pertes par la renaturation. Il s’agit de passer d’un modèle d’extension à un modèle de densification et de réhabilitation. Cette approche suppose un changement profond dans les pratiques d’aménagement : recyclage des friches industrielles, désimperméabilisation des sols urbains, réintroduction de la nature en ville (trames vertes urbaines, toitures végétalisées).
Cependant, le succès de cette politique dépend de sa déclinaison territoriale. Les acteurs locaux – élus, agriculteurs, chasseurs, associations – doivent être associés à la planification. Dans cette perspective, la chasse, en tant qu’activité d’usage durable du territoire, peut constituer un levier pertinent pour restaurer des continuités écologiques.
2. Les dispositifs de restauration écologique : trames vertes et bleues, corridors, Ekosentia
La Trame verte et bleue (TVB), introduite par le Grenelle de l’environnement (2007), vise à maintenir et restaurer les continuités écologiques à l’échelle nationale. Elle repose sur l’identification de réservoirs de biodiversité et de corridors écologiques permettant la circulation des espèces.
De nombreuses fédérations de chasse participent à ces démarches à travers des programmes tels qu’Ekosentia, initié par la FNC. Ce dispositif accompagne les acteurs ruraux dans la mise en place de projets de restauration de corridors écologiques : plantation de haies, ouverture de clairières, création de mares, désartificialisation de chemins ou d’anciennes carrières.
Ces actions, validées par l’Office français de la biodiversité et financées via l’écocontribution, illustrent une approche de conservation par l’usage, où la gestion cynégétique devient un instrument de reconquête écologique.
3. Revaloriser la fonction écologique des territoires chassés
Contrairement à certaines représentations, les territoires chassés sont souvent des espaces où la biodiversité est activement entretenue. La chasse implique une connaissance fine des dynamiques de la faune et une attention particulière aux habitats. Les zones humides de chasse, par exemple, sont régulièrement gérées pour maintenir des niveaux d’eau favorables à la reproduction des anatidés et limicoles.
Ainsi, dans un contexte d’artificialisation croissante, les territoires chassés jouer le rôle de réservoirs de naturalité relative, en maintenant des mosaïques écologiques actives. Leur mise en réseau avec les dispositifs publics de conservation (sites Natura 2000, réserves naturelles) renforcerait la cohérence du maillage écologique français.
4. Redonner une gouvernance écologique aux territoires périurbains
Les zones périurbaines représentent le principal front de l’artificialisation. Or, ce sont aussi celles où la cohabitation entre activités humaines et faune sauvage est la plus délicate.
Développer des formes de gouvernance partagée, associant collectivités, associations de chasseurs, agriculteurs et habitants, permettrait d’éviter la création d’espaces « hors gestion ». L’exemple des plans de gestion adaptative pour certaines espèces (comme le pigeon ramier ou le sanglier) montre que la concertation territoriale peut aboutir à des équilibres durables entre biodiversité, sécurité et usages sociaux.
L’artificialisation des sols constitue une menace majeure pour la biodiversité, non seulement par la destruction directe des habitats, mais aussi par la fragmentation et la déstructuration des continuités écologiques. Elle altère la fonctionnalité des écosystèmes, modifie les cycles biologiques et favorise l’homogénéisation des paysages au profit d’espèces opportunistes.
Mais au-delà du constat écologique, l’artificialisation engage une transformation profonde des territoires humains. En réduisant les espaces ruraux, agricoles et forestiers, elle marginalise les pratiques de gestion fondées sur l’usage – dont la chasse fait partie. L’augmentation des territoires non chassés, souvent situés dans les zones périurbaines ou artificialisées, participe paradoxalement à accentuer certains déséquilibres faunistiques. Privées de régulation, ces zones deviennent des refuges pour des espèces surabondantes, accentuant la pression sur les milieux voisins.
Face à ces enjeux, la lutte contre l’artificialisation ne peut se limiter à une approche technocratique du foncier. Elle suppose une redéfinition du rapport au territoire, fondée sur la cohabitation entre activités humaines et naturalité. Les chasseurs, par leur ancrage local et leur connaissance des milieux, constituent des acteurs essentiels de cette recomposition. Les dispositifs comme Ekosentia ou Agrifaune montrent que la restauration écologique peut s’appuyer sur les usages ruraux, à condition d’intégrer la gestion cynégétique à la gouvernance environnementale.
Ainsi, rétablir la continuité écologique des paysages ne signifie pas exclure l’homme, mais réinscrire ses pratiques dans un équilibre dynamique avec le vivant. L’enjeu, à terme, est de réconcilier développement territorial, sobriété foncière et biodiversité fonctionnelle – en reconnaissant que les territoires chassés, loin d’être des espaces d’exploitation, sont souvent des territoires de conservation active au sein d’un monde de plus en plus artificialisé.
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